Scola scutariorum prima

Pour couronner ce projet de reconstitution de l’armée tardive romaine en Gaule, il me fallait représenter une schole palatine : l’unité la plus prestigieuse de l’Empire Romain de l’époque. Mais aucune production des grands fabricants de figurines (Hät, Italeri, Mini Art, Esci, sans parler de strelets qui n’a toujours pas fait d’incursion au bas-empire) ne pouvait être utilisée. Encore une fois, les logiciels de création par ordinateur et les imprimantes 3D allaient devoir les remplacer pour créer les figurines parfaites au 1/72.

Les conversions sont sympas, donnent de la vie et de la diversité, mais à moins d’être le docteur Frankenstein, d’avoir beaucoup de temps et des outils de premier ordre, c’est compliqué de CRÉER réellement une nouvelle unité. En réalité, même à ces conditions, ça ressemble plus à de la poterie qu’autre chose !

Je voulais représenter cette unité d’élite, assez le souci de la véracité historique, que ce soit au niveau de l’équipement des hommes, des chevaux, mais aussi des positions : marre des figurines à l’allure grossière dont les mouvements ne sont pas crédibles !

schole palatine figurine 20mm cavalier
La première Schole Palatine des Scutaires défile à Trèves derrière le Patrice Constance, venu sur le Rhin prendre son commandement

Les Scholes palatines, la nouvelle garde impériale romaine

Les scholae palatinae sont la nouvelle garde impériale de l’Empire tardif, créées par Constantin. Uniquement composées de cavaliers, environ 500 par unité, elles forment l’élite de l’armée romaine.

Leur nom vient du terme schola, qui dans son acception militaire, désignait une petite pièce collée aux principia des castra, utilisée comme remise avant d’héberger à partir de Septime Sévère les collegia des officiers des camps. Le qualificatif de palatine les rattachent naturellement à l’Empereur et à son seul service.

Si nous avons des traces épigraphiques sûres qui prouvent leur existence déjà en 312 (comme la stèle funéraire du Scutarius Flavius Higgon, de la scola tertia), la première mention officielle remonte à deux lois de Théodose qui reprennent un règlement de 330 (de Constantin donc) qui confère le droit de percevoir l’anona civica aux soldats des scholae scutariorum et scutariorum clibanariorum basés à Constantinople.

Patricius Flavius Constantius Augustus
Constantius, appelé au secours par les Germanies, se présente à la foule romaine apeurée par les infiltrations barbares

C’est très éclairant. Ces nouveaux prétoriens se distinguaient naturellement par leurs privilèges : le droit de résider dans la capitale impériale (ce que les Romains abhorrent : moins il y a de soldats dans la capitale, moins il y a de problème !) et de percevoir des émoluments bien supérieurs aux soldats comitatenses, déjà pourtant bien pourvus.

à la fin du IVème siècle, date de mon histoire, il y avait en tout et pour tout l’empire 12 unités de ce genre selon la notitia dignitatum, cinq en occident et sept en orient, définies par des qualificatifs parfois compliqués à comprendre :

  • cinq de scutaires, donc de porteurs de boucliers. On estime que cela fait allusion à des cavaliers lourds.
  • trois de Gentils « Gentiles« , ce qui en latin désigne les barbares. La plupart provenaient de Germanie, et étaient d’ascendance noble.
  • deux d’armaturae, qui peut désigner deux catégories : soit des cavaliers la encore lourdement protégés, soit particulièrement adroits au maniement des armes, jusqu’à être qualifiés comme tels. Dans la légion, le soldat aux qualités d’instructeur était reconnu, notamment par une meilleure solde.
  • Une de scutaires clibanaires (scutarii clibanarii), qui désigne sans le moindre doute une cavalerie extra-lourde.
  • Une de scutaires archers (scutarii saggitarii), sans doute d’influence alano-sarmate ou arménienne.

Ce qui est intéressant à la lecture d’Ammien Marcellin, c’est que tous les officiers de ce corps qu’il cite sont d’origine transrhénane, surtout franque, et semblent de noble origine. Mais il ne faut surtout pas les considérer comme leurs lointains prédécesseurs des Germani corporis custodes, cette garde impériale montée des Judéo-Claudiens essentiellement composées de Bataves. Les Scholes sont composées de nombreux romains, la preuve en est les Empereurs Jovien et Valentinien (ancien tribunus scholae secundae scutarorium, commandant de la deuxième schole des scutaires), qui en sont tous les deux issus, et nés en Pannonie de famille romaines.

diorama urbs ville romaine roman town 20mm
Les habitants de Trèves – Augusta Treverorum – acclament le Patrice Constance, venu à leur secours

Les scholes palatines, des troupes de choc, mais aussi des administrateurs puissants

La re-création d’une grade impériale vise toujours à deux choses : supprimer la précédente dont on doute de la loyauté, ce qui a été le cas des Germani corporis custodes, puis des equites singulares augusti. Mais surtout, à leur redonner un caractère combattant que ces unités finissent par perdre au contact de la cour. D’ailleurs, les scholes ne feront pas exception à la règle puisque sous Justinien, deux siècles plus tard, appartenir à ce corps pouvait s’acheter comme une charge vénale et ne conduisait qu’aux chambres du palais, jamais à affronter les barbares, ce qui précipita la fin de ces unités devenues purement honorifiques, remplacés par les Excubiteurs.

Mais au IV et Ve siècles, les Scholes étaient utilisées sur le champ de bataille comme réserve d’élite mobile, et évidemment en premier lieu pour assurer la protection du souverain, dont la mort était inenvisageable. En plus, certains de ses membres occupaient des fonctions administratives clef. Mais au combat, elles devaient se sacrifier jusqu’au dernier pour la survie de l’Empereur, comme elles l’ont démontré d’ailleurs plusieurs fois.

A l’intérieur même des scholes, deux sous-groupes représentaient l’élite de l’élite, des élus au milieu de cette aristocratie militaire : les candidati et les praepositi labarum.

Les premiers semblent n’avoir jamais dépassé quelques dizaines, sans doute moins de cinquante. Tout habillés de blanc, ils sont d’un rang honorifique supérieur, et suivent l’Empereur dans tous ses déplacements. C’est sa garde rapprochée, jusque sur le champ de bataille. Ils portaient tous le Torquatus d’or, le torque qui était réservé aux soldats récompensés pour des hauts faits d’armes. La croix de fer romaine en quelque sorte, qui conférait à son récipiendaire un prestige immense.

Les praepositi labarum sont les scholaires chargés de porter l’insigne personnel de l’Empereur, qui depuis Constantin représente le Chi-ro, le monogramme du Christ. Au vu de cette mission cruciale, ces hommes avaient au combat une place de choix : auprès du souverain. Constantin confia son oriflamme à cinquante soldats de foi Chrétienne dont il avait toute confiance, et il semble que l’usage s’est maintenu avec ses successeurs.

Diorama Triomphe empereur romain 20mm
Vêtu de pourpre, l’Empereur Triomphe sur la voir romaine, entouré de ses cavaliers, l’élite de l’armée romaines, la première schole palatine des scutaires

Le magister officiorum, commandant des scholes palatines et personnage clef de l’Empire

Dans la nouvelle organisation militaire romain, ces unités ne dépendaient pas des magister equitum ou peditum qui détenaient le commandement de toutes les unités de combat. C’est le magister officiorum qui en avait la charge. Dans sa grande prudence, Constantin avait non seulement divisé le pouvoir militaire, qu’il avait séparé du pouvoir civil, mais aussi pris soin de ne pas en faire dépendre la garde impériale. Aussi les tribuns qui commandaient l’une des douze unités ne répondaient pas aux ordres de ces grands généraux, mais bien directement à ceux de l’Empereur via le magister officiorum.

Ce personnage avait une importance considérable. Rattaché directement à l’Empereur, il ne dirigeait pas que les scholes : il avait la haute main sur les fabricae armorum, les usines d’armement du monde romain, et sur les agenti in rebus, les agents secrets qu’on finira justement par appeler magistriani à l’époque byzantine tant ils dépendaient étroitement de leur chef.

D’ailleurs, pour superviser les fabricae, le magister officiorum s’entouraient de subaduivae fabricarum, intendants provenant justement des agente in rebus. La proximité de ces trois corps laisse imaginer le (bon !) niveau d’équipement qui devait être celui des scholes… C’est intéressant de noter d’ailleurs que les espions romains, appelés à l’origine speculatores et frumentarii furent tous réunis dans un corps appelé.. schola agentium in rebus. Dans leur grande organisation militaire, les Romains avaient finit par organiser en schole tous les corps d’élite proches de l’Empereur.

dio roma 1/72 20mm diorama urbs imperator
L’Empereur, vêtu de pourpre, défile dans les rue de la ville sous les acclamations des citoyens

Pour conclure sur ces magister officiorum, on peut les voir comme une considérable exception dans le monde romain tardif : non seulement ils combattaient à la tête de leurs troupes (Ainsi en Perse, comme l’Empereur Julien fut tué en 363, son magister officiorum Anatolius le fut aussi, et on note par exemple que Marcellinus, le magister officiorum de l’usurpateur Magnence, fut chargé de réprimer la révolte de Népotianus en 351), mais ils avaient la haute main sur le complexe militaro-industriel de l’époque, et qu’enfin leur rôle était aussi celui d’un maitre de cérémonie à la cour comme de superviser les fonctions juridico-admnistratives les plus importantes du cabinet impérial : les scrinia memoriae, epistolarum et libellorum).

On est très loin du partage des mondes militaire et civil, appliqués à tous les autres officiels de l’Empire ! Et étonnamment, aucun de ces considérables personnages n’a tenté d’usurper le pouvoir…

Les scholes, une école de guerre informelle pour les futurs cadres de l’Armée romaine

Pour revenir aux scholes, elles faisaient fonction, comme toutes les gardes impériales avant elles, d’école militaire. Les jeunes soldats y bénéficiaient d’une formation de haut niveau qui leur permettait ensuite de se voir nommer à des postes de tribun pour des unités moins prestigieuses.

On peut y voir aussi l’influence des domestici. Les domestiques sont un corps de gardes d’élite, même supérieur aux protecteurs. On devient domestique à l’origine par promotion à l’ancienneté, quelque soit son unité d’origine (légion, auxiliat, vexillation…) : mérite et ancienneté permettaient d’être repéré et promu au sein d’un corps qui au moins jusqu’aux temps de l’Empereur Julien formaient une unité distincte.

Ensuite, et c’est difficile de bien comprendre sa loi, Julien semble avoir réparti les domestiques au sein des Scholes par groupe de 50, qui devaient assister le tribun commandant de l’unité comme officiers subalternes. Ces domestici praesentales, présent à la cour et dans leur unité, étaient complétés par un nombre indéterminé mais semble-t-il assez important de domestici vacantes, en mission ponctuelle de toutes natures au nom de l’Empereur. J’avoue ne pas forcément imaginer la relation entre les domestici et les candidati, dont les rôles devaient par nature se confondre, de même que le prestige attaché à leurs fonctions. La seule différence que je crois comprendre, c’est que les domestiques n’était pas des gardes du corps mais des officiers d’ordonnance ou des espions, et par conséquent bénéficiaient d’un meilleur traitement.

draconnaire cavalier romain 20mm diorama 1/72
Le draconnaire de la Schole Palatine porte fièrement le draco de son unité devant les civils qui s’inclinent devant lui

D’ailleurs, avec le temps les viri commendabiles, les fils de l’élite militaire, souvent fils de domestiques, finirent par truster les places d’officier dans les Scholes. Le principe des ex castris , qui voulait maintenir le recrutement de soldats romains en forçant les fils de militaires à s’engager est poussé à l’extrême : c’est d’ailleurs tout là le problème de l’armée romaine tardive. Après avoir réussi une profonde réorganisation qui a conféré à son armée un fonctionnement et des principes très rigides, les Romains ont fini par pousser jusqu’au paroxysme ces codes jusqu’à rigidifier puis scléroser la machine militaire impériale.

Equites scola prima scutatoria
l’equites de la première schole des Scutaires a aperçu un franc ! il s’apprête à l’embrocher au bout de sa lance !

Pour revenir au projet, représenter les scholes par des figurines 3D démarre toujours par un patient -et passionnant !- travail de recherche, à l’image de celui des reconstituteurs (reenacters). Malheureusement, je n’ai pas trouvé de description spécifique de leur équipement ou de leur allure. Pas plus que nous n’avons d’éléments provenant de fouilles affectés avec certitude à cette catégorie de soldat romain.

Cela dit, l’hypothèse d’un équipement totalement différent des soldats « normaux » n’a pas de sens, et ce pour deux raisons évidentes : la standardisation accrue de la production d’armes romaines au bas-empire, et l’absence de mention de cette différence. Si elle avait été nette, les contemporains l’aurait souligné.

figurine schola palatina
Un cavaliers de la Schole Palatine patrouille dans la campagne environnante à la recherche de barbares

J’ai donc pris le parti de les voir comme une unité richement équipée, cavaliers lourds sans être ni des cataphractaires ou des clibanaires. Leur chevaux ne sont donc pas tous protégés, et ceux qui le sont n’ont de protection que partielle, pour ne pas nuire à leur mobilité. De même, j’ai introduit un peu de diversité dans les équipements pour représenter une unité dont la richesse des membres permettait sans aucun doute des achats personnels qui venaient enrichir la dotation de l’armée.

petit soldat conception 3D peint romain
la conception de figurines en 3D permet de concevoir des poses uniques que les grandes marques ne font pas, comme ce cheval qui broutent avec son cavalier aux aguets

Naturellement, la possibilité de créer ses poses permet beaucoup, mais alors beaucoup plus de variété, les producteurs de figurines étant fondamentalement assez privés d’imagination quand on en arrive aux poses, ce qui fait enrager tous les amateurs de dioramas, obligés de jouer du scalpel de la colle pour créer de nouvelles attitudes.

Quelques mots sur le site….

Ceux qui suivent ce site (et je vous sais nombreux, en témoigne le nombre de visites quotidiennes, merci à tous !!!) auront noté que je n’ai pas posté d’article depuis longtemps. Les explications sont nombreuses.

La première, c’est qu’entre un boulot qui me fait prendre l’avion plusieurs fois par semaine et bosser régulièrement le soir et les week-end, le temps me manque.D’ailleurs, quand j’ai un peu de temps, je le consacre évidemment en priorité à la famille, ayant de jeunes enfants très en demande.

Ensuite, les sociétés qui fabriquent des petits soldats sortent très peu de nouveautés. C’est d’ailleurs assez incroyable la lenteur avec laquelle elles produisent de nouvelles références. Cette schole ou les légionnaires brittons que j’ai imaginé avec mon camarade m’ayant un peu appris la chose, je ne comprends pas comment un strelets ne sort pas 10 références par mois… Et les nouveautés concernent les sempiternelles même périodes : guerres napoléoniennes, guerre civile américaine et deuxième guerre mondiale. Le bas-empire romain ne les intéresse absolument pas. Pire, Italeri ou Redbox qui avaient commencé à couvrir la période se sont arrêtés en chemin. Et dieu sait si j’attendais la cavalerie romaine tardive d’Italeri, ou les légionnaires de Bretagne de Redbox !

Même si ajouter une nouvelle unité me procure toujours un grand plaisir, le manque de variété commence à me peser.

Autre élément, sur ce genre de projet un peu d’émulation ne fait pas de mal.  Mais je me rends compte désormais que je suis le seul fou furieux qui recrée une armée de plusieurs milliers de figurines, quelque soit la période. En réalité la majeure partie des figurinistes sont aussi des joueurs et n’ont besoin que de quelques dizaines de figurines. Hors je trouve magnifique l’effet de masse possible par l’échelle 1/72….


7 commentaires Ajouter un commentaire

  1. 1.72 Borodino dit :

    Magnifique leçon d’histoire, et belles figurines, c’est toujours Battlefigs ?
    Bravo pour cette assiduité sur l’époque, pour la quantité et la qualité.
    Je suis ce blog avec grand intérêt.

    Aimé par 1 personne

    1. chariobaude dit :

      Merci beaucoup ! Oui, la gravure est celle de Sébastien de Battlefigs, un artiste : ses cottes de mailles sont impressionnantes, vraiment !
      heureusement qu’il est là, sinon j’en serais réduit à ne faire que de la conversion…

      J'aime

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